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« Après avoir, à bien de reprises, et de bien des manières, parlé aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui aussi il a créé le monde » (He 1, 1-2). Ce verset qui sert d’entrée à la lettre aux Hébreux offre une clé de lecture du contenu de la révélation divine et propose du même coup une continuité entre la révélation ancienne et la révélation chrétienne. L’automanifestation de Dieu dans l’histoire des hommes en commençant par Abraham et les patriarches, passant par Moïse et les prophètes trouve sa plénitude en Jésus Christ le médiateur d’une alliance nouvelle. Dans une œuvre collective (Emmanuel Levinas, Edgar Houlote, Étienne Cornelis, Claude Geffré et Paul Ricœur), La révélation ; Claude Geffré développe le cinquième chapitre intitulé « Esquisses d’une Théologie de la Révélation » (pp.171-205) où il offre un fil de compréhension du concept de la Révélation.
Voici les grands axes de sa ligne théologique :
La révélation comme manifestation et comme proclamation
La révélation, objet d’étude de la théologie dite fondamentale, aux vues de Claude Geffré n’est pas un dogme parmi tant d’autres. C’est plutôt un préalable dont on part et sans lequel toutes les vérités dont traite la théologie s’écroulent. Dans toutes les religions, Dieu ou le divin se révèle par mode de manifestation. Il s’agit donc d’une révélation dans le sens d’un dévoilement de Dieu dans et par un signe. On parle plutôt d’une hiérophanie c’est-à-dire que le divin se rend présent dans des signes sacrés. Le sacré a justement un rôle de médiateur entre le monde de l’expérience immédiate et le divin. Une différence s’impose alors entre la révélation cosmique des religions païennes centrée sur le « numineux » et la révélation des religions du livre qui sont le Judaïsme, Christianisme et l’Islam qui se centre sur l’irruption d’une parole dans l’histoire des hommes. Il faut par conséquent préférer de penser la religion judéo-chrétienne dans le registre de la proclamation que celui de la manifestation ou du moins chercher une médiation entre la manifestation et la proclamation. Un rapport d’originalité doit exister entre ces deux pôles.
La révélation comme écriture et comme parole de Dieu
Il s’agit ici de clarifier le vieux problème de l’inspiration de l’écriture sainte. Le point de départ porte sur la compréhension du concept de parole de Dieu. L’hébreu Dabar renvoie en effet au sens d’une révélation et d’une force dynamique. En d’autres mots, la parole de Dieu est créatrice de ce qu’elle annonce. Raison pour laquelle la révélation biblique est en même temps parole et événement. «Parole de Dieu» peut revêtir deux sens : l’acte de Dieu parlant qui est Dieu lui-même d’un côté ou d’un autre côté un effet de cette parole qui peut être la parole d’un prophète, un évènement dans l’histoire, etc., qui est parole de Dieu. Au final, il faut confesser que dans l’événement Jésus-Christ, il est impossible de distinguer l’acte de Révélation de Dieu et le contenu de cette révélation. Ce contenu comprend à la fois la vie intra-divine et la figure de Jésus-Christ. Dans la sainte Écriture, il n’y a pas de parole de Dieu « chimiquement pure », Dieu nous parle nécessairement par le biais des paroles d’hommes d’où l’écriture se présente comme un témoignage et la révélation comme une auto-communication ou une automanifestation de Dieu à travers les évènements de l’histoire. C’est la révélation indirecte.
Le tandem Révélation et Histoire
La révélation, c’est toute l’histoire du salut depuis la création jusqu’à l’avènement de Jésus-Christ. La révélation comme histoire devient une médiation de la présence et de la manifestation de Dieu aux hommes. Toutefois, le rapport entre la Révélation et l’histoire est devenu à l’ère contemporaine un problème théologique de grande envergure. S’il est vrai que l’originalité du Christianisme selon les mots de Schleiermacher est d’être une religion « positive et historique » c’est-à-dire qu’il présuppose une personne concrète Jésus-Christ et un livre concret, la Bible ; il reste aussi indéniable que les croyants aussi bien que les incroyants se posent la question de l’origine de la Révélation d’autrefois si son lieu est l’histoire. Il ne s’agit pas du problème d’un simple historisme i.e. savoir si telle parole a été prononcée par le Christ lui-même ou non mais bien la question de savoir sur quelle réalité se fonde la foi chrétienne. La réponse à ce problème de fondement est la Révélation comme histoire du salut. Mais en quoi est-elle privilégiée ? Il faut se situer au niveau de la vision dualiste du monde : le supranaturel et le naturel, le spirituel et le physique, le divin et le terrestre. Ce dernier antagonisme est présent dans l’enseignement sur le Christ comme vrai Dieu et vrai homme. Le vrai fondement de la foi n’est donc pas dans la réalité historique visible mais bien au cœur des mystères du salut.
