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Lisez le monde ici
Les deux compères s’avancèrent, longeant à petit pas la clairière suivant un sentier frayé au milieu des branchages. Ils étaient à cheval. Qui étaient-ils ? Que nous importe ! Où allaient-ils ? A la destination la plus prochaine ! Ce qui ne peut pas être objet de doute, c’est que l’un était le valet de l’autre et l’autre le maitre de l’autre. Le valet répétait sans cesse que tout ce qui arrive ici-bas est écrit là-haut et que celui qui a écrit le grand rouleau l’a voulu ainsi. Sans mot dire, ils partaient au trot, cette fois-ci avec un air quelque peu pressé, sans s’émouvoir. Il faisait bien jour, presque la mi-journée ; le soleil au zénith avec des rayons brulants à faire fondre une calvitie. Nos deux inconnus avaient pénétré une forêt impénétrable. Bah ! Puisqu’ils l’avaient pénétrée, elle était pénétrable.
Il advint que le maitre, perdu dans je ne sais quelle aventure cérébrale manquant une bonne occasion d’être moins distrait, cogna la tête contre une branche top basse pour lui laisser le passage. Son cheval regimba avec un cri strident. Il tomba à la renverse la tête la première, les jambes en l’air. Son manteau lui couvrit le visage et lui bloqua la vue. Le valet sans se gêner le moins du monde, poursuivit son chemin.
-Quel diable te prend Kim ! (Le valet s’appelait donc Kim) cria le maitre. Ne vas-tu pas venir m’aider !
-Cela était écrit là-haut. Répliqua Kim sans artifice.
Il enfourcha bien sa monture et alla de l’avant laissant son maitre gisant par terre en se débattant comme le diable dans le bénitier.
Les rayons du soleil devenaient de plus en plus piquants. Ils formaient avec les cimes, un reflet splendide sous forme d’une hélice scintillante. Le silence de midi était perturbé par le roucoulement d’un pigeon juché sur un arbre. Les gazouillements des oiseaux faisaient un concert lyrique avec le sifflement des serpents cachés dans cet univers sylvestre. Les fauves ne se laissaient pas voir tandis que les renards se tapissaient dans leurs logis après avoir broyé quelques mangoustes mal attentionnés. Une laie et ses marcassins sillonnaient les remblais en grognant à la recherche de quelques provisions avant de courir s’abriter contre le soleil. Un vent serein agitait les arbres qui tanguaient majestueusement. Le tout donnait à la jungle une allure paisible, une monotonie sincère où se lisait la splendeur de l’univers qui risque de nous faire oublier notre ami en émois par terre.
Le maitre se releva, serra les points et jura entre les dents : quel gâchis ! Mettant le pied sur l’étrier, il se hissa sur son cheval. Il tira furieusement sur les rênes et enfonça le mors. Le cheval hennit et disparut au galop dans le bois en vrombissant, laissant le feuillage des arbres agité à son passage. Le maitre rattrapa son valet qui trottinait d’un pas assuré en sifflotant. Arrivé à son niveau, il lui assena un puissant coup de cravache dans le dos avec une violence sans retenue. Le valet vacilla sans perdre l’équilibre. Lui jetant un regard de dédain, il dit :
-Cela était aussi écrit là-haut : Que le maitre se fracasserait la gueule par mégarde, que le valet ne s’en soucierait pas et que le maitre déverserait sa colère sur le valet en lui administrant un coup de cravache ! Celui qui a écrit le grand rouleau ne peut pas se tromper.
-Quel fou stoïcien ! susurra le maitre.
Les deux aventuriers décélérèrent leurs bêtes et reprirent le trot de plus belle. Ils traversèrent la forêt sans échanger de mot ni de regard, en inimitié. Ils suivaient une passerelle jonchée de feuilles mortes au cœur d’une forêt immense. Le destin ou mieux le fatum, les avait réunis et avait fait qu’à ce moment-là, ils soient au milieu d’une brousse arborée sans autre compagnie que leurs ombres. Il faisait de plus en plus soir et le soleil culminait vers l’ouest. Le maitre jeta un regard vers son valet et éprouva une angoisse de solitude. Il s’éclaircit la gorge et marmonna d’une voix à moitié étouffée :
-Et bien Kim faisons la paix.
-Et que la paix soit faite. Répondit Kim sans se tourmenter.
Ils étaient arrivés près d’un cours d’eau qui coulait dans la jungle. L’eau glougloutait, limpide surs les écueils qui cachaient des poissons comestibles. Nos deux voyageurs descendirent de leurs chevaux et les abreuvèrent après cette randonnée torride. Le soleil s’était déjà couché. Les bêtes sauvages rentraient discrètement dans leurs gites après une journée de grande chasse sauf celles qui avaient eu la mésaventure d’être broyées et de finir dans le ventre des prédateurs affamés. Le hibou et la chauve-souris se préparaient à leur tour à commencer leur patrouille nocturne tandis que les ténèbres allaient de fil en aiguille comme d’une soie d’abord transparente puis opaque et translucide. Le maitre tira un hameçon de son sac pour pêcher des écrevisses. La providence lui donna même une belle et grasse anguille. Le valet ramassa du bois mort pour le chauffage et il alluma un feu tout près d’un arbre sur lequel ils avaient attaché leurs chevaux. En rôtissant les poissons, ils s’enjoignirent gaiement à un échange de mots réfléchis. Ils s’étaient réconciliés.
-Dis donc Kim. Commença le maitre. Déroulons le grand rouleau, lisons-le. Que penses-tu du monde ? Poursuivit-il en croquant une écrevisse.
-Eh bien ! Rétorqua Kim en broyant la tête de l’anguille qu’il remit au feu. Le monde, je le trouve étrange. Des hommes naissent et périssent, les uns s’appauvrissent et crèvent de faim, d’autres se nantissent et jettent des provisions, des nations se font la guerre et se déchiquettent, des hommes tombent amoureux quand les autres divorcent, que sais-je encore ? Il y a toujours du mauvais à côté du bon malgré les efforts humains qui convergent depuis la nuit des temps à rendre l’homme libre et heureux.
-Libre et heureux. Remarqua le maitre.
-Oui. Car voici le motif de toute action de l’homme : l’intérêt, le plaisir et la gloire. Ce qu’il n’obtient jamais bien évidemment.
-Un éternel insatisfait tu veux dire ? Le maitre était curieux.
-Exact ! il n’est assouvi ni par ce qu’il est et ce qu’il peut être ; ni par ce qu’il a et ce qu’il peut avoir ; ni par ce qu’il sait et ce qu’il peut savoir.
-Parbleu ! Quelle est la raison de cette pagaille ?
-Cela est écrit là-haut. Répondit Kim.
Le maitre arbora un sourire pour dissimuler son indisposition.
-Revenant sur le bon et le mauvais, rappela le maitre ; pourquoi ne pas parler des opposés ?
-Les opposés si. Expliqua le valet. Quelqu’un l’a plutôt mieux exprimé par le système binaire[1] : Du mâle et de la femelle, du bon et du mauvais, du bien et du mal, du nombre et de l’infini, de la lumière et des ténèbres, du mot et du silence, de l’amour et de la haine, etc.
C’est le système binaire qui gouverne le monde.
-N’y trouves-tu pas de moyen terme ?
Kim mordit à belles dents la chair d’une écrevisse et prit une profonde inspiration avant de répondre.
-Le moyen terme y est. Répondit Kim. Il est pourtant tellement instable, tellement impalpable qu’il ne tient pas le coup à tel enseigne que le monde ne soit constant que dans l’inconstance.
-Tiens, tiens sacré Kim ! S’exclama le maitre. Tu veux insinuer qu’il n’y a pas de constance dans l’humain ?
-Il n’y en a pas.
-Et cela pourquoi ?
-Tu connais ma réponse.
-Mais pour mieux te le dépeindre, reprit le valet ; tout à l’heure tu m’as souffleté. Je te détestais, tu me détestais. Maintenant nous avons fait la paix. Tu m’aimes, je t’aime. Qui sait si bientôt tu ne vas pas me pendre puisque tu en as plein pouvoir ! Tu n’es constant ni dans l’amour ni dans la haine. Tu es constant dans l’inconstance. A l’aube du bon matin quand le monde eut ses débuts, il y avait des problèmes. Les hommes se sont acharnés à les résoudre. Ils les résolvent encore aujourd’hui. Chaque seconde de l’avenir est un espoir que tout ira bien mais vaine est l’attente.
-Fort bien Kim. Et que penses-tu du mal naturel, des cataclysmes, des raz-de-marée et des pestes ?
-Celui qui a écrit le grand rouleau a voulu qu’il n’en soit ainsi ni moins ni plus pour que l’humain reconnaisse à jamais son indigence et sa limite. Sa vaine présomption le conduit à un horizon où il doit donner sa langue au chat.
-Ton système binaire, qu’est-ce qu’il y joue ?
-Il est l’instrument du grand artiste de l’univers. Il donne l’harmonie nécessaire à la création qui n’est ni foncièrement mauvaise ni éminemment bonne ; toujours en soupir vers celui qui l’a faite.
Le maitre remua doucement sa baguette de poissons autour de la flamme pour remettre ses idées en ordre et s’adressa à son valet :
-Tu m’as bien eu avec ton raisonnement rigide. Dis-moi alors, il n’y a rien à corriger dans ton monde ?
-Voltaire dirait qu’il faut laisser le monde comme il va[2].
-Tu veux dire qu’il faut y être un spectateur passif ? Assister au mal sans lever le petit doigt ?
-Assurément pas ! Si tu es maitre, il faut continuer à l’être. Si tu inculques la morale, il faut continuer à l’inculquer. Si tu es dans le désordre, tu sentiras qu’il te manque un repère. Ainsi va le monde. Ce qu’il ne faut jamais espérer, c’est que le monde se construise à l’image des vertueux ni à celle des vicieux. Chacun doit y faire ce qu’il a à faire et laisser le fatum s’occuper du résultat.
-Et il ira toujours mal et bien. Remarqua le maitre. Jamais bien, jamais mal parce qu’il est le meilleur des mondes possibles[3].
-Fort vrai maitre ! Je t’assure que je suis d’accord avec toi.
Ils se turent pendant un instant en se léchant les doigts après ce festin animé de belles paroles. Les flammes les réchauffaient et éclairaient leurs visages luisants de joie. Tout à coup, Kim leva les yeux vers le ciel et s’écria :
-Une étoile !
-Quoi ?
-Une étoile filante. Un astre de bon augure pour moi. Tout au moins, je sais maintenant que tu ne me feras pas de mal ces jours-ci.
-Tu as de la chance et tu dis vrai parce qu’actuellement je suis en bons termes avec toi.
Les deux levèrent alors les yeux pour admirer le ciel étoilé. La constellation était éclatante et magnifique ; elle était comme suspendue par un crochet sur la voûte céleste. Le croissant de lune s’en allait au milieu d’un flux d’étoiles étincelantes dans un élan candide. Le ciel était resplendissant cette nuit. Le maitre dit à son valet :
– Celui qui a écrit le grand rouleau était d’une dextérité extraordinaire.
-Inégalable. Murmura Kim.
Nos deux amis (puisqu’ils étaient devenus amis) tirèrent de leurs sacs des couvertures. Bercés par la fraicheur de la nuit et la chaleur du feu dont les braises achevaient de mourir, ils se couchèrent tout près du ruisseau qui les avaient nourris. Leur dialogue les avait gratifiés. Ils dormaient sereins, bien instruit qu’ils ne seront jamais heureux comme ils le souhaitent, qu’il y aura toujours de l’incompris dans leurs plans. Le maitre avait appris du valet. Au milieu de la jungle, ils n’avaient peur ni du loup garou ni du félin parce qu’ils savaient que ce qui est écrit là- haut à leur sujet ne change pas. Ils se saluèrent :
-Bonne nuit Kim.
-Faites de beaux rêves maitre !
Ils se mirent aussitôt à ronchonner et à ronfler comme de vieilles locomotives. Le chant de la tourterelle les tira de leur profond sommeil. Il faisait déjà grand jour. Le sommeil avait été si doux qu’il semblait avoir duré une fraction de seconde. Le soleil pointait déjà à l’Est dans un éclat majestueux. La pie chantait la ritournelle d’une mélodie saccadée, le papillon voltigeait de fleur en fleur, la vipère sortait de sa tanière pour épier la douce et innocente proie tandis que le renard sortait de son gite en remémorant quelques-unes de ses ruses. Le matin était paradisiaque de façon fantasmagorique et le jour s’annonçait bien. Kim et son maitre se levèrent, se débarbouillèrent le visage dans le ruisseau, ramassèrent leurs clics et leurs clacs et se tirèrent au trot.
-La nuit était bien bonne. Commenta le maitre.
-Elle était plutôt reposante ! renchérit Kim.
-Je n’en avais jamais eu d’aussi meilleure ! s’extasia le maitre. Encore moins à la belle étoile.
-C’est que c’était…
-Assez, assez ! coupa le maitre. Je sais où cela était écrit. Là est écrit de bonnes aventures dirait-on.
-Des mauvaises aussi. Pour que le monde soit monde.
Les voyageurs poursuivaient leur périple avec entrain. La passerelle couverte de feuillage mort leur servait toujours de chemin. C’était visiblement un ancien sentier qu’empruntaient les chasseurs. Ces compagnons ne cessaient de parler du monde et de l’univers, de la vie et de la mort, de la joie et de l’angoisse, de la forêt et de sa population. Leurs discussions en venaient toujours à la même conclusion : cela est écrit là-haut. Ce que le maitre ne voulait pas entendre naturellement mais que le valet avait chaque fois sur le bout de sa langue. Kim disait que rien n’arrive par hasard, le maitre demandait si l’homme est un simple pion dans le jeu du grand artiste. Le valet en était confus et embêté, il y réfléchissait. Après une courte méditation, il expliquait à son maitre que le grand artiste est bon comme ce qu’il a produit est bon et harmonique. Il ne destine qu’au bon qu’est lui-même. Parce qu’il est bon, il donne à l’homme le pouvoir de discerner et le laisse à ce pouvoir. Le maitre objectait que l’homme se leurre à bien d’égards. Le valait répondait que c’est par présomption d’être comme le grand artiste qu’il se retrouve dans le pétrin. Il ne saisit qu’une face de l’art ; il est lui-même une face de l’art parmi mille autres mais il veut régner sur un chimérique empire. Il se casse la gueule dans un fou délire. Le maitre et le valet furent à ce point unanimes. Le maitre avait perçu une sagesse chez son valet et il voulut le taquiner.
-Tes amours Kim. N’as-tu jamais été amoureux ?
-Je le fus.
-Tu ne l’es plus ?
-Je ne le suis plus.
-Par quelle infortune ?
Le maitre s’attendait à l’habituelle réponse mais cette fois-là, le visage de Kim se crispa d’amertume, incontestablement embarrassé.
-J’avais une dulcinée. Susurra-t-il. Elle était à la fois mon âme-sœur, mon âme-damnée et mon-âme timorée.
-Vous devriez-vous aimer d’un immortel amour ! lui taquina le maitre.
-Non ! s’emporta Kim. D’un fou, d’un romanesque amour. Une vraie chimère.
-Etrange comme amour ! Qu’est-ce qui vous advint par la suite ?
-Nous étions heureux tous les deux. Figurez-vous que j’étais prêt à lui donner tout de moi. Un jour, je ne savais plus quoi lui offrir.
-Tu t’en es sorti par quelle ruse ?
-Je lui ai offert des jarretières et je devais les lui enfiler.
-Tu les lui enfilas ?
-Je les lui enfilai.
-Vous étiez intimes tous les deux.
-La romance était notre leitmotiv.
-J’espère que tu n’y as pas perdu ton pucelage !
-Mais qu’est-ce qui vous prend ? Je l’ai toujours !
Le maitre avait les yeux hagards. Ils ne comprenaient pas comment les deux tourtereaux qui étaient allé si loin en étaient venus à ne plus être ensemble.
-Ton malheur alors. S’indigna-t-il. D’où te vient-il ?
Kim poussa un long soupir. Un filet de larme quitta le coin de son œil et il confia à son maitre :
-Il était écrit là-haut que je serais cocu.
Il ne voulut pas en dire plus. Les deux aventuriers se mirent par après à discuter sur le sentiment intérieur, la passion. Le maitre disait que la passion est bonne, qu’elle épanouit. Le valait objectait qu’elle est bonne et mauvaise, qu’il faut la canaliser vers le bien. Le maitre n’était pas convaincu et assurait qu’elle est contrôlable. Kim lui rappelait qu’il l’a vécue et qu’il y a mis fin quand elle devenait désordonnée. Il oubliait que le ressentiment causé par cette fin lui avait fait couler des larmes amères. Quand il revint à lui-même, il expliqua à son maitre qu’il ne faut pas se fier aux passions. Elles meurent et renaissent dans le cœur humain. Une fois elles sont évanescentes, une autre fois elles sont effervescentes. L’astuce serait de les avoir toujours à l’esprit en se gardant d’en user maladroitement. Même celles orientées vers les grandeurs.
Le périple de nos deux voyageurs devenait de plus en plus académique. Ils s’instruisaient sur la vie et la morale de la vie. Leurs discussions les rendaient plus sympathiques l’un envers l’autre. Les conclusions étaient toujours tirées par le valet qui était devenu maitre de son maitre. Le temps passait vite qu’ils ne s’en rendaient pas compte tellement ils étaient ébouriffés dans leurs réflexions. L’air redevenait plus chaud, il était midi. Une faim tenaillant les entrailles les rappela à l’ordre.
-Il semble qu’il est temps de manger. Dit le maitre à son valet.
-Cela est indiscutable. Répondit Kim.
-Eh bien mangeons !
Kim réprima un malaise. Il était très nerveux en entendant le maitre proposer une bouffe alors qu’ils n’avaient rien mis dans leurs sacs à provisions. Il dit calmement :
-A moins que vous ne preniez ces branchages pour des boustifailles, je ne trouve aucune autre raison de nous proposer de manger au milieu de cette brousse.
-Tu n’as donc plus foi ? Lui sermonna le maitre.
-La foi, j’en ai. Mais pas à déplacer les montagnes.
-Sapristi ! Jura le maitre. Je parie que tu n’en as pas, même une infime comme la graine de moutarde.
-Qu’est-ce qui te fait dire cela ? S’inquiéta Kim.
-Est-ce qu’hier nous avons mangé ?
-Oui.
-Est-ce qu’hier nous avions des provisions ?
-Non.
-Eh bien mangeons ! redit le maitre sans émotions.
Kim était perplexe. Il ne savait pas ce qui rendait son maitre si sûr de lui-même. Ils chevauchèrent en silence pendant quelques minutes. Une légère fumée et une ondulation de l’air ambiant sous forme de mirage indiquaient la présence d’un feu dans les parages. Ce fut Kim qui les remarqua le premier.
-T’avais raison maître. Lança-t-il à son maitre un peu en colère.
-Qu’y a-t-il ? Lui demanda celui-ci.
Le maitre releva la tête. Le sentier presque effacé qu’ils avaient emprunté menait droit vers un taudis construit au milieu des arbres. Un vieil homme ridé avec une longue barbe blanche était assis devant la cabane où il entretenait un feu. C’était un ermite, un ancien moine tibétain. Une marmite était posée sur le foyer et le feu faisait bouillonner je ne sais quelle recette.
-Je t’avais dit que nous allions manger ! Jubila le maitre. Je le sentais fortement en moi. Mais toi pauvre valet pourtant bon raisonneur, tu ne m’as pas cru. Inexplicables humains, comment pouvez-vous réunir tant de bassesses et de grandeurs, tant de vertus et de crimes[4] !
Ils ralentirent leur mouvement et s’avancèrent vers l’ermitage d’un pas mal assuré. Arrivés près de la cabane, ils descendirent des chevaux qu’ils laissèrent brouter. Le lama leur fit signe de s’approcher et de s’asseoir devant lui. Ils s’assirent sans rien dire évidemment parce qu’ils n’avaient rien à dire.
-Quelle bon vent vous amène ici mes fils ? Demanda le moine d’une voix entrecoupée qui sortait à peine du gosier.
-Le fatum. Répondit le maitre sans dissimuler son hésitation.
-Vous ne vous dirigiez donc pas vers moi ? Reprit le vieil homme surpris.
-Non vénérable. Répondit le maitre. J’ai quitté ma maison avec mon valet à la recherche d’une aventure, d’un sens, d’une raison de tout surtout ce qui semble n’avoir pas de raison d’être. Comme nous avions le ventre vide, votre feu n’a pas manqué d’exciter notre faim.
Kim qui ne savait rien de leur séjour dans la jungle venait d’en entendre assez.
-Ce sens, tu le trouveras. Lui assura l’ermite. Mais tu ne le comprendras jamais. Tu lutteras toute ta vie à n’en point finir. Tu croiras être parvenu à la stabilité mais tu retomberas bas à bien de reprises. Bon, allez, trompez d’abord votre faim.
Le lama ouvrit sa marmite vaporisant, remua la recette avec une louche en bois et leur servit une soupe verdâtre dans deux petits bols en argile. Ils soufflèrent sur la soupe pour la refroidir et le vénérable de la forêt les regarder l’avaler avec gloutonnerie. La soupe était âcre et amère mais étrangement alléchante. Quand ils eurent fini, Kim s’adressa au vieil homme.
-Votre soupe est extraordinaire ! Comment faites-vous cette recette ?
-Je vis des racines d’arbres et de quelques gibiers mon fils. Répondit-il. Dans ma recherche insensée du sens de l’existence, j’en suis arrivé à conclure que tout est vanité[5]. Me voici ici en contemplation à vie.
-Le regretteriez-vous…? S’inquiéta Kim.
-Loin s’en faut ! conjura le lama. C’est mon choix parmi milles autres de communier avec le sacré et sa création.
-Le sacré et sa création…. Remarqua le maitre dans une profonde rêverie. Vous devez être au sommet de la sagesse.
-Nul n’est parfaitement sage ici-bas. Dit le moine. Cette vertu n’est pas humaine. Il y en a qui sont relativement plus sages que les autres mais sans être pleinement sages, ceux qui semblent sages sans l’être et ceux qui croient être sages sans l’être. Le seul sage est l’amoureux de la sagesse[6]. Connais-tu l’histoire du prince et du pauvre[7] ?
-Parfaitement.
-Comment s’y pris l’ermite quand le prince rendu pauvre eut une aventure près de son ermitage ?
-Son attitude fut diabolique.
-L’habit ne fait pas le druide. Aime donc la sagesse et ne prétend jamais être sage. Aime le créateur et sa création ; ne t’avises point de vouloir tout comprendre à son sujet car tu te perdras sans merci. Conseilla l’ermite.
Nos voyageurs remercièrent le lama de son hospitalité et reprirent leur aventure en louant les vertus de leur hôte. Après quelques heures de galop, ils allaient finir la traversée de la jungle. A l’orée du bois, un petit spectacle s’offrit à leur admiration : un épervier pénétra dans la forêt en vol plané. Il en sortit avec un serpent dans ses griffes. Le serpent tenait dans sa petite gueule venimeuse un caméléon qui tentait à son tour d’avaler une libellule. Le serpent n’avait pas pu ingérer sa proie tellement l’épervier avait été rapide pour l’assommer. Un homme qui s’était caché derrière un buisson tira une flèche de son carquois, l’ajusta sur son arc et fit mouche. L’épervier gémit et tomba raid mort. Le maitre dévisagea son valet et lui demanda :
-Qu’en dire ?
-C’est la vie. Répondit Kim. Chacun s’acharne derrière sa subsistance. Il ne peut jamais deviner ce que lui réserve l’avenir. Personne n’est maitre des pronostics. Dans beaucoup de situations, le plus fort s’en prend toujours au plus faible. Mais c’est quelquefois le plus subtil et rusé qui survit.
Ils poursuivirent leur chemin vers une ville qui se dessinait déjà à l’horizon. A l’entrée de la ville se trouvait une chapelle. Kim et son maitre y entrèrent pour en admirer l’ornement. Ils furent aussitôt pris d’un grand émerveillement, complétement abasourdis. Le maitre dit à son valet alors qu’ils méditaient tout près de l’autel :
-Je crois que j’ai trouvé la raison, l’origine et la fin de tout et de tous.
-Parles-moi. Répliqua Kim en plein extase.
-L’univers est peuplé d’une infinie variété de réalités. Des saisons se suivent, le jour fait place à la nuit, la vie s’évanouit pour la mort. Il y a une grandeur tellement immense que la connaissance humaine ne peut être que parcellaire. L’inexplicable arrive et nous l’appelons fatum car nous n’en considérons que la face, la paume visible.
-Qu’est-ce qui est au revers ?
-Dieu ! répondit catégoriquement le maitre en fixa le tabernacle.
-Oui ! Soupira Kim. Oui, l’essentiel se cache à nos yeux. C’est lui qui a écrit le grand rouleau à travers sa création qui nous conduit droit à Lui[8]. Il faut le prier. Quel en effet est l’homme de prières a-t-il pourtant jamais avoué que la prière l’a déçu[9] ? Le valet s’extasia devant la vierge de Guadeloupe…
[1] Voir le documentaire The young Sheldon.
[2] Voltaire, Le monde comme il va.
[3] G.W.V. Leibniz, Essais de théodicée.
[4] Voltaire, Le monde comme il va.
[5] Qohéleth.
[6] C’était la conviction de Pythagore.
[7] M. Twain, Le prince et le pauvre.
[8] Saint Bonaventure, Itinéraire de l’Esprit vers Dieu.
[9] G. Bernanos, Le journal d’un curé de campagne.
