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La crise écologique mondiale (réchauffement climatique, perte de biodiversité, pollution des sols, de l’eau et de l’air) n’est plus une abstraction scientifique : elle affecte déjà la vie de millions d’êtres humains et d’innombrables écosystèmes. Les biomes sont désertés et dans certaines régions, la pluie tombe à compte-gouttes. Face à cette urgence, la question de la responsabilité de l’humanité envers la création s’impose avec force face à ce divorce de l’humain avec la physis. Longtemps, l’anthropocentrisme utilitaire (réduire la nature à un simple stock de ressources) a prévalu dans la pensée dominante, justifiant l’exploitation sans limite des milieux naturels. Pourtant, la foi chrétienne propose une compréhension plus profonde de la relation entre l’être humain et la création, fondée sur la dignité du Créateur et de sa création. Ainsi, la protection de l’environnement ne se limite plus à des mesures techniques ou politiques : elle devient une question éthique, spirituelle et théologique.
Dans ce contexte, nous examinerons d’abord la notion biblique de la création et la tâche confiée à l’homme, pour montrer ensuite l’urgence d’une conversion écologique intégrale et, enfin, mettre à nue la conversion et la spiritualité de la création au-delà des techniques.
Un fondement biblico-théologique
Loin d’être un stock de ressources, la création est un don. Dans le récit biblique, la création est d’abord un acte d’amour du Créateur. Elle n’est pas neutre, mais habitée par la présence de Dieu : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1,1). Cette bonté initiale implique une dignité ontologique de la création qui dépasse sa simple utilité. La création est destinée à exister pour elle‑même, à manifester la sagesse et la beauté de Dieu (cf. Ps 104). Ainsi, la nature n’est pas un objet neutre soumis à la seule exploitation humaine. Du coup, l’homme est gérant (oikonomos) de la création : « Remplissez la terre et soumettez‑la » (Gn 1,28).
Dans la pensée biblique, cette responsabilité n’est pas une licence d’exploitation sans limite, mais une mandaterie dans laquelle l’humain est appelé à servir, cultiver et protéger. Sur le plan théologique, l’être humain est créé à l’image de Dieu, responsable de la sauvegarde et de la création. Cette image indique que la création tout entière participe à l’histoire du salut et que l’humain ne peut pas être pensé en rupture avec son milieu naturel. Sur le plan écologique, ce principe rejoint le concept scientifique contemporain d’interdépendance des écosystèmes : ce que l’on fait à un élément de la création affecte tout le reste. D’où la nécessité d’une véritable metanoia à l’égard de l’environnement.
L’urgence d’une conversion écologique intégrale
Plus que jamais un anthropocentrisme technique et ses effets pervers s’affirment aujourd’hui. Dans les paradigmes modernistes, l’être humain a souvent été considéré comme maître et propriétaire de la nature plutôt que comme gérant. Ce modèle anthropocentrique utilitaire a produit des externalités négatives : changement climatique, épuisement des ressources non renouvelables, perte accélérée de biodiversité. Dans l’analyse écologique, des concepts tels que « empreinte écologique », (c’est-à-dire, un écart entre la capacité bioproductive de la Terre et la demande humaine) montrent que l’humanité vit actuellement au‑delà de ce que la planète peut soutenir durablement. Cette situation n’est pas neutre moralement : elle met en péril les générations présentes et futures.
Eu égard à cette problématique non moins préoccupante, le pape François, dans son encyclique Laudato Si’, appelle à une conversion écologique intégrale. Il propose des concepts clés dont l’écologie intégrale prise comme la mise en relation de la défense de l’environnement avec la justice sociale, la dignité humaine et le bien commun et l’interdépendance pour souligner combien tout est lié : humain et environnement, justice et paix, liberté et responsabilité. Cela étant, une conversion écologique implique une éducation à la responsabilité : dans les familles, les écoles, les communautés ecclésiales. Le concept d’écologie culturelle (respect des patrimoines naturels et humains) complète l’écologie environnementale, enseigne le pape argentin afin d’inviter à une croissance humaine intégrale. La crise écologique moderne, poursuit le saint Père, n’est jamais seulement technique, mais aussi anthropologique. Ce qui matérialise le reflet d’un modèle de développement qui marginalise les plus faibles et promeut un consumérisme sans limites. Comme c’est terrible!
Conversion et spiritualité écologique : au‑delà des gestes techniques
L’encyclique Laudato Si’ du pape François, lui-même inspiré de saint François d’Assise, le patron des écologistes, à laquelle nous faisons sans cesse référence dans cette démarche, invite à une conversion de cœur, pas seulement de comportements : « Une vraie conversion implique de reconnaître les effets de nos décisions et de nos styles de vie sur les autres et sur la planète. Nous devons être touchés intérieurement » (LS, n°219). C’est vrai de vrai, la responsabilité écologique exige des choix, des renoncements et des modes de vie plus sobres. Une responsabilité chrétienne authentique ne s’arrête pas à des gestes techniques : elle reconnaît que « nous sommes tous dans le même bateau » (expression utilisée par François pour décrire la maison commune). L’Église propose la création non seulement comme un bien à protéger, mais aussi comme un lieu de rencontre avec Dieu (LS, n°85) : « La contemplation de la création nous conduit à contempler le Créateur ».
En sus de cela, plus d’une raison donne raison à un Ivan Illich, un contemporain autrichien de la ville de Vienne qui, une fois pris au désarroi de l’homme-machine et de la contre productivité du développement technique, conseille de substituer à une valeur technique une valeur éthique, ce qui insinue le passage de la productivité à la convivialité : « passer de la productivité à la convivialité, c’est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur matérialisée une valeur réalisée », estime-t-il. Oui, il est plus que temps d’une écospiritualité : prier, contempler, rendre grâce pour la création. Cette spiritualité de la création invite à une écologie du cœur : aimer la terre, reconnaître la Trinité à l’œuvre dans l’univers, et vivre la prière et l’action comme complémentaires pour le soin de la maison commune.
Somme toute, être responsable de la création est une vocation chrétienne exigeante qui va bien au‑delà d’une simple attitude environnementale. Elle appelle à une conversion écologique intégrale — une transformation du regard, des comportements et des styles de vie — ancrée dans une compréhension théologique profonde de la création comme don. Il est loyal d’être conséconscient que l’homme n’est pas un propriétaire de la création, mais seulement son administrateur. Dans un monde marqué par des défis écologiques de plus en plus pressants, répondre à cette vocation n’est pas seulement un devoir moral, mais un acte de fidélité à l’Évangile, à la dignité humaine et à la création toute entière. La responsabilité écologique est ainsi une dimension essentielle de la vie chrétienne aujourd’hui. C’est une mission qui incombe à tout un chacun pour un monde vivant et vivable !
