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Chaque dimanche, l’Église professe dans le Credo une affirmation qui peut sembler énigmatique : « Il est descendu aux enfers ». Cette formule, reçue de la tradition apostolique, appartient au cœur du mystère pascal. Elle exprime une dimension essentielle de la mission salvifique du Christ, mais elle reste souvent mal comprise, notamment parce que le mot « enfer » évoque spontanément le lieu de la damnation éternelle. Or, la foi de l’Église ne signifie pas que Jésus aurait été soumis à la condamnation, mais qu’il a voulu rejoindre l’homme jusque dans la profondeur de la mort afin d’y manifester la victoire de la vie.
La précision du Credo — « aux enfers », au pluriel — n’est pas accidentelle. Elle renvoie à une compréhension biblique et théologique du séjour des morts, distinct de l’enfer de damnation. Cette distinction linguistique et doctrinale permet de saisir le sens profond de la descente du Christ : elle révèle la solidarité radicale de Dieu avec l’humanité et l’universalité du salut offert en Jésus-Christ.
Dans cette perspective, cette réflexion se propose d’examiner le pourquoi théologique de cette terminologie et d’en montrer la portée doctrinale et spirituelle. La descente aux enfers apparaît alors non comme un détail secondaire du Credo, mais comme une affirmation centrale de la foi chrétienne, qui éclaire le mystère de la mort, de la rédemption et de l’espérance.
1. La descente du Christ aux enfers : un mystère enraciné dans la révélation biblique
La confession de la descente du Christ aux enfers n’est pas une construction tardive de la théologie, mais une vérité enracinée dans la révélation biblique. L’Écriture témoigne que le Christ, après sa mort, a rejoint le domaine des morts pour y accomplir une œuvre de salut.
La Première lettre de saint Pierre affirme explicitement : « Le Christ est mort pour les péchés, lui juste pour des injustes, afin de vous conduire à Dieu. Mis à mort selon la chair, il a été rendu vivant selon l’Esprit. C’est alors qu’il est allé proclamer son message aux esprits en prison » (1 P 3,18-19).
Ce texte suggère que la mort du Christ n’a pas été un simple passage vers la résurrection, mais un moment actif de sa mission salvifique. Le Christ descend dans le lieu des morts pour y annoncer la victoire du salut. Cette perspective est confirmée par saint Paul lorsqu’il écrit : « Il est monté ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est aussi descendu dans les régions inférieures de la terre ? » (Ep 4,9).
Dans la tradition biblique, le lieu des morts est désigné par le terme Shéol en hébreu ou Hadès en grec. Il ne s’agit pas d’un lieu de condamnation, mais de la condition commune à tous les morts. La descente du Christ signifie donc qu’il a pleinement partagé la condition humaine, y compris la réalité de la mort. Comme l’enseigne le Catéchisme de l’Église catholique :
« Jésus est descendu dans les profondeurs de la mort afin que les morts entendent la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l’auront entendue vivent. »[1] Ainsi, la descente aux enfers apparaît dès l’origine comme une affirmation de la réalité de la mort du Christ et de son action salvifique dans le monde des morts.
2. Pourquoi l’Église dit-elle « aux enfers » et non simplement « en enfer » ?
La formulation du Credo constitue une clé théologique essentielle pour comprendre ce mystère. L’Église ne dit pas que le Christ est descendu « en enfer », mais « aux enfers », au pluriel. Cette distinction grammaticale reflète une vérité doctrinale précise.
Le mot « enfers » traduit le latin inferi ou inferos, qui signifie « les lieux inférieurs » ou « le séjour des morts ». Il désigne l’ensemble de la condition des morts avant la résurrection du Christ. Cette terminologie permet d’éviter une confusion grave : celle de penser que le Christ aurait été soumis à la condamnation éternelle.
La tradition chrétienne distingue en effet plusieurs réalités dans l’état des morts : la condition des justes, la purification des âmes et la séparation définitive des damnés. Lorsque le Credo affirme que Jésus est descendu aux enfers, il signifie qu’il a rejoint le séjour des morts pour y accomplir l’œuvre de la rédemption.
Le Catéchisme précise clairement cette distinction : « L’Écriture appelle enfers, shéol ou Hadès, le séjour des morts où le Christ mort est descendu. »[2] Ainsi, la pluralité du terme « enfers » n’est pas une simple question de vocabulaire, mais une exigence théologique. Elle protège la vérité fondamentale selon laquelle le Christ n’a pas été soumis à la damnation, mais qu’il a volontairement rejoint l’humanité jusque dans la mort pour la sauver.
Cette précision linguistique révèle aussi une dimension fondamentale de la foi chrétienne : le salut n’est pas limité aux vivants, mais s’étend à toute l’humanité, y compris à ceux qui ont vécu avant la venue du Christ.
3. La descente aux enfers : manifestation de la solidarité radicale du Christ avec l’humanité
La descente aux enfers exprime la profondeur de l’incarnation. En descendant dans le séjour des morts, le Christ manifeste qu’il a assumé pleinement la condition humaine, jusque dans son expérience la plus radicale : la mort.
Cette solidarité absolue constitue une dimension essentielle de la rédemption. Le Christ ne sauve pas l’homme de l’extérieur, mais de l’intérieur de sa condition. Il entre dans la mort pour la transformer en lieu de salut.
Saint Thomas d’Aquin explique que cette descente était conforme à la logique de l’incarnation : « Il convenait que le Christ descende aux enfers pour délivrer ceux qui y étaient retenus et pour manifester sa puissance sur la mort. »[3] Cette affirmation met en lumière une vérité fondamentale : la descente aux enfers n’est pas une humiliation supplémentaire, mais une manifestation de la puissance salvifique du Christ. Elle révèle un Dieu qui ne se contente pas d’observer la souffrance humaine, mais qui la partage jusqu’au bout.
Dans cette perspective, la descente aux enfers apparaît comme l’expression ultime de la solidarité divine. Le Christ rejoint l’homme dans l’abîme de la mort afin d’y ouvrir un chemin de vie.
4. La descente aux enfers : proclamation de la victoire du Christ sur la mort
La descente aux enfers ne doit pas être comprise comme une défaite, mais comme une victoire. Elle constitue le moment où le Christ manifeste sa domination sur la mort et inaugure l’ère du salut.
La tradition liturgique de l’Église exprime cette vérité dans une ancienne homélie pour le Samedi saint : « Il est allé chercher notre premier père comme une brebis perdue. Il a voulu visiter ceux qui étaient assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. »[4]
Cette image symbolique montre que le Christ n’est pas passif dans la mort : il agit pour libérer l’humanité. La descente aux enfers devient ainsi le signe de la victoire définitive du Christ sur le pouvoir de la mort.
Le théologien Joseph Ratzinger, futur pape Benoît XVI, souligne que cette confession du Credo exprime la radicalité de la rédemption :
« Le Christ a pénétré dans la solitude absolue de la mort afin que l’homme ne soit plus jamais seul dans la mort. »[5] Cette perspective donne à la descente aux enfers une dimension profondément existentielle : elle signifie que la mort n’est plus un lieu d’abandon, mais un lieu où la présence du Christ demeure.
5. Une confession de foi porteuse d’espérance pour l’Église et pour le monde
La confession de la descente du Christ aux enfers n’appartient pas seulement à la doctrine, mais aussi à la vie spirituelle. Elle constitue une source d’espérance pour les croyants face au mystère de la mort.
En descendant aux enfers, le Christ a transformé la mort en passage vers la vie. Cette vérité donne au chrétien une confiance nouvelle devant la réalité de la mort et du jugement.
Le Catéchisme affirme : « La descente aux enfers est l’accomplissement de la proclamation évangélique du salut. »[6] Ainsi, la descente aux enfers révèle que le salut offert par le Christ est universel. Aucun être humain n’est exclu de la possibilité de la rédemption. Même dans les situations les plus sombres, la présence du Christ demeure une source d’espérance.
Cette confession du Credo devient alors une proclamation de la victoire de la vie sur la mort et de l’amour de Dieu sur le péché.
Conclusion
La confession du Credo selon laquelle Jésus est « descendu aux enfers » exprime une vérité fondamentale du mystère chrétien : le Fils de Dieu a rejoint l’humanité jusque dans la profondeur de la mort afin d’y manifester la victoire du salut. La terminologie « aux enfers », au pluriel, n’est pas une simple formule linguistique, mais une précision théologique essentielle qui distingue le séjour des morts de l’enfer de damnation.
En descendant aux enfers, le Christ a manifesté sa solidarité totale avec l’homme, sa victoire sur la mort et l’universalité du salut. Cette confession demeure aujourd’hui une source d’espérance pour l’Église, car elle proclame que même dans les profondeurs de la mort, la présence du Christ transforme l’obscurité en lumière.
Ainsi, dire que Jésus est descendu aux enfers, c’est proclamer que rien — pas même la mort — ne peut séparer l’homme de l’amour de Dieu.
[1]Catéchisme de l’Église catholique, n.635.
[2] Ibid. n. 633.
[3] Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, q. 52, a. 1.
[4] Office des lectures du Samedi saint, Ancienne homélie sur le grand et saint Samedi.
[5]Joseph Ratzinger, Introduction au christianisme, Cerf, Paris,1969, 273.
[6] Catéchisme de l’Église catholique, n. 634.
