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Et si nos sociétés gavées de technologie et de consommation revenaient à de vies simples ? S’interroge une certaine Catherine Golliau. Nous expérimentons aujourd’hui plus que jamais la dramatique nécessitée de la croissance économique qui va de pair avec l’hyperconsommation. Examinons de plus près cet enjeu.
A pas de géant, les savants et les capitalistes de haut vol sont à la manœuvre pour inventer des « transhumains », des mi-hommes mi-machines. Nous sommes à l’ère de la robotique. Le fait d’être entourés de plus en plus d’outils électroniques ne nous épargne pas le malaise d’une société trop gâtée. Ce qui nous aliène, c’est le superflu, affirmera haut et fort Pierre Rhabi. Et voici Socrate qui nous inculque sa sagesse: « Maîtrisez vos désirs, limitez vos besoins, l’autosuffisance vous permettra d’être plus libres ». Ce qui en termes actuels, peut se traduire par « débarrasse-toi du superflu! ». L’éloge de la vie simple ! Un peu tard, il y aura un Xénophon qui reconnaîtra à cet illustre sage de l’Antiquité trois qualités fondamentales: la maîtrise de soi, l’endurance physique et l’autosuffisance. La maîtrise de soi tient le premier rôle, car elle entraîne l’endurance et a pour fin l’autosuffisance. Comme elle est belle et splendide la vie simple !
Vivre de peu à défaut de vivre de rien !
Vivre de peu, à défaut de vivre de rien, se recentrer sur l’essentiel, c’est l’une des voies les plus souvent recommandées pour atteindre le bonheur. C’est, il me semble, la voie qu’a emprunté Socrate. Qu’il me suffise de rapporter in extenso sa conversation avec un de ses citoyens, tel que l’a fait Xénophon dans Mémorables:
« Je croyais, Socrate, que ceux qui s’adonnent à la philosophie devenaient plus forcément plus heureux ; mais c’est tout le contraire que tu me donnes l’impression d’en avoir retiré. Tu vis de telle sorte que pas même un esclave ne resterait chez un maître qui lui imposerait ton régime. Les aliments que tu manges et les boissons que tu bois sont les plus médiocres, le vêtement dont
tu te couvres est non seulement grossier, mais c’est le même, été comme hiver, et tu passes ton temps nu-pieds, sans tunique. De plus, tu ne reçois pas d’argent alors qu’il est réjouissant d’en gagner et que sa possession permet de vivre avec plus de liberté et de plaisir. Si tu procèdes avec tes compagnons exactement de la même façon que les maîtres des autres disciples, qui invitent leurs disciples à les imiter, regarde-toi comme un maître de malheur » (Mémorables I-VI).
Si le bonheur a pour critère, la jouissance matérielle, Socrate est bien un maître de malheur, il vit comme un miséreux. Mais ce n’est pas le cas, si l’on considère que la maîtrise de soi rend capable de subvenir soi-même à ses besoins réduits au strict minimum. Elle permet à l’homme non seulement d’endurcir son corps et de le protéger de tous les excès, mais aussi de s’assimiler « aux dieux qui n’ont besoin de rien ». Ainsi, Socrate dont l’objectif de prédilection est la vie bonne, la vie vertueuse, répondra simplement que la vertu ne naît pas de la richesse mais l’inverse : la richesse naît de la vertu. Elle est vertueuse et heureuse cette vie simple !
Vivre heureux, c’est vivre simplement !
L’aspiration au bonheur, à la vie heureuse, a été depuis la nuit des temps la clé de voûte de la pensée humaine. C’est ce vaste chantier qui a coûté tant d’énergies aux philosophes. Aux dires de Socrate, c’est la vie simple qui assure la santé et le bien-être du corps ; elle libère du temps pour l’acquisition de connaissances ; elle élimine les conflits et elle permet à l’homme de se surpasser. Cette conception socratique ne manquera pas d’avoir beaucoup d’influences. A la suite de son maître, Platon fera de la modération une vertu universelle et voudra priver de toute richesse la classe dirigeante de la cité qu’il projettera d’établir. Dans la perspective épicurienne, une vie simple est celle qui assure la pratique de la modération, de l’honnêteté et de la justice. Pour les stoïciens, l’action bonne est celle qui est conforme à la nature, la nature en général et celle de l’homme en particulier, établies l’une et l’autre par le Logos, la raison universelle. Il en résulte un détachement total à l’égard des désirs de prétendus bien et des aversions de prétendus maux. Les êtres humains, à en croire les stoïciens, sont malheureux parce qu’ils cherchent ce qu’ils risquent de ne pas obtenir ou parce qu’ils fuient ce qui ne peut être évité: la richesse ou la santé, la pauvreté ou la maladie.
En somme, la vie simple, telle que présentée et vécue par nos prédécesseurs philosophes en l’occurrence Socrate, vaut plus que l’or. Comme le professe David Thoreau, à chaque homme ses besoins, qui ne sont pas ceux d’autrui. Il est, à vrai dire, plus que temps de combattre le démon de l’hyperconsommation. Le vénérable Gandhi avait appris à repasser lui-même ses faux cols pour
ne plus dépendre d’un serviteur. C’est en essayant de limiter ses besoins, et de réduire par conséquent son budget, qu’il s’est formé à la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Oui, il faut, aujourd’hui plus qu’hier, « le maximum de bien être avec le minimum de moyens ». Quelle belle tactique !
