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Face aux crises migratoires mondiales et à la montée des discours de rejet, le défi de la pratique chrétienne se cristallise autour de l’impératif biblique de l’hospitalité (xénia). L’Évangile, lu à l’ère des frontières fermées, exige une profonde réévaluation théologique et pastorale de ce que signifie accueillir l’étranger. Qu’en dit la théologie ?
Le fondement de l’hospitalité chrétienne n’est pas une simple règle éthique, mais une identité théologique. L’histoire du Salut est intrinsèquement liée au statut d’étranger :
– L’Exode et la Loi : Le peuple d’Israël est constamment rappelé à sa propre condition passée : « Vous ne molesterez point l’étranger et vous ne l’opprimerez point, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte » (Exode 22, 21). Le souvenir de l’esclavage et de la migration devient le fondement de la loi morale. La mémoire collective d’avoir été un gēr (étranger résident) est la matrice de l’hospitalité vétérotestamentaire.
– Le Christ migrant : La vie de Jésus est une série de déplacements et de marginalisation. Il est, dès sa naissance, un réfugié en Égypte (Matthieu 2, b13-15). Son ministère est celui d’un itinérant qui n’a « pas d’endroit où reposer sa tête » (Matthieu 8, 20). Plus profondément, le Christ s’identifie radicalement au plus vulnérable, c’est-à-dire l’étranger affamé ou sans abri : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Matthieu 25, 35). L’accueil du migrant devient ainsi l’accueil du Christ lui-même.
Les mots du théologien anglican Rowan Williams trouvent un sens lorsqu’il affirme: « La question de l’étranger est le lieu de la révélation de Dieu. C’est dans notre rencontre avec celui qui est le moins familier que nous sommes appelés à faire face à la question de savoir qui nous sommes devant Dieu. » L’hospitalité est donc une catégorie christologique.
L’impératif d’accueil ne peut être réduit à un acte de charité privée. Si la charité est essentielle pour répondre à l’urgence, la théologie exige de dépasser la simple bienveillance individuelle pour atteindre la dimension de la justice structurelle.
– Charité (Agapè) : Elle est la réponse immédiate à la souffrance du prochain. Elle nourrit, loge, panse les blessures, incarne l’amour inconditionnel.
– Justice (Mishpat) : Elle interroge et dénonce les structures de péché — économiques, politiques, sociales — qui créent les migrations forcées (guerres, exploitation, dérèglement climatique). La théologie justifie l’action politique en faveur des migrants comme un impératif de justice, car le salut (la Soteria) dans la Bible touche l’individu et la société.
« La charité sans la justice est l’aumône qui perpétue l’injustice. Notre tâche est de déconstruire les systèmes qui font du migrant une victime. » nous dit le théologien jésuite Jon Sobrino. L’accueil ne consiste pas seulement à ouvrir sa maison, mais à militer pour l’ouverture des politiques migratoires et pour un système mondial plus équitable.
Repenser l’hospitalité chrétienne, c’est reconnaître qu’elle est une prophétie pratique du Royaume de Dieu où les frontières terrestres et les distinctions sont abolies par l’unité en Christ (Galates 3, 28). L’hospitalité (xénia) est un acte de foi qui affronte la peur de l’« autre » et la remplace par la communion.
En ouvrant nos portes à l’étranger, nous acceptons de devenir nous-mêmes des étrangers à nos propres certitudes et à nos privilèges, accomplissant le commandement central : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19, 18), un commandement qui, à l’ère des migrations, s’applique d’abord à celui
